« Lone Child / Seul d’enfant » est une série de sculptures qui interroge les modalités de la narration visuelle à travers la mise en relation de miniatures illustratives et de fragments textuels. Ce travail propose une réflexion sur les souvenirs d’enfance, l’ennui et la solitude. L’ensemble des modèles est conçu à l’échelle 1:16.

Je joue aux billes, sur le trottoir, devant la porte qui a été laissée contre. Elle a pas de poignée, un courant d’air et on est coincé dehors. Y’a du soleil surement, il fait encore un peu chaud. J’ai apporté mes billes avec moi, celles héritées d’une cousine, découvertes dans une boite à chaussure à la cave. Agates, pépites, galots, galaxies, terre, flamme, araignée, boulet... Mes préférées c’est les essence, avec les reflets iridescents des flaques de pluie sous les voitures. On en voit pas souvent, c’est comme les arc-en-ciels. Il passe pas grand monde dans la rue, et puis ils auront qu’à nous enjamber.






J’ai une marche préférée pour m’asseoir et attendre. Le compteur électrique tourne, le radiateur gargouille, je fais et défais le bouton pression sur la visière de la casquette de Papy. Entre objets, on s’observe. Je boude et j’attends ; dans le passage, comme font les chiens, pour pas qu’on m’oublie en partant. Je change parfois de marche mais je monte jamais. Dans la demi-obscurité éclairée par la rue à travers la vitre floue de la porte d’entrée ; lumière du soir ou réverbère selon la saison. J’entends les voix sourdes de la cuisine. J’ouvre à ceux qui viennent toquer à la porte. «Bah qu’est-ce que tu fais là toi ?». Y’a rien a répondre. Je finis par y aller de moi-même sur ma marche, juste pour faire passer le temps.





J’ouvre le robinet et laisse couler de l’eau sur les tasses dans l’évier. Les invités discutent dans le salon. Le fond de café se dilue et dévale le bord des assiettes. La pièce, qui est d’ordinaire le cœur vivant de la maison, est déserte comme rarement. Je suis là, à tuer le temps, à jouer à l’eau. Du salon, on dirait que je fais la vaisselle. «J’ai un bon petit-fils» dit ma grand-mère à l’assemblée.




S’il y a du soleil et qu’il fait pas trop froid, j’emprunte la grosse loupe que Papy utilise pour étudier les courses de cheveux dans le journal, et je vais jouer au pyromane. Je plonge dans la poubelle bleue, celle du recyclage, qu’est aussi grande que moi. C’est Le journal des Notaires qui flambe le mieux avec ses annonces immobilières et son papier glacé, et puis les pub du supermarché. J’entends les filles des voisins dans le jardin d’à coté. Les yeux fixés sur le point de lumière concentrée. J’y vois plus rien en rentrant soudainement dans la pénombre de la maison.




J’ai fini mes devoirs depuis longtemps. Ici il y a la chaine avec les dessins-animés qu’on a pas à la maison. Mamie me fait une tartine de pain avec du beurre, des fois avec du chocolat en poudre par dessus. En attendant qu’on vienne me chercher, je zappe. En plus d’être dans un genre d’étui anti-choc en mousse, la télécommande est tout emballée dans du film plastique, comme les restes au frigo, pour pas qu’elle se salisse. Ils boivent un coup dans la cuisine et ça traîne. Y’a plus rien de bien à la télé... Plus qu’à attendre que mon père tape du poing sur le mur qui nous sépare pour dire qu’il est temps de partir.






